Séries

Mrs. America : immersion dans la lutte des années 70 autour de l’ERA

États-Unis, années 70. L’Equal Rights Amendment divise les femmes du pays. C’est le combat des féministes contre les housewives. Tel est le décor de Mrs. America (Waller, 2020), une minisérie historique bouleversante et très bien réalisée.

Pour raconter ce bout d’histoire américaine, Mrs. America suit d’un côté Phyllis Schlafly (Cate Blanchett), une activiste conservatrice et fervente opposante de l’ERA, et de l’autre côté, des figures emblématiques de la deuxième vague féministe comme Gloria Steinam (Rose Byrne). La fiction se mêle aux reconstitutions de débats télévisés, pour redonner vie à ce combat, le tout ponctué d’images d’archives pour bien situer les événements dans la vie réelle. Et c’est plutôt bien réussi !

Quelques bémols

Je vais commencer par les points faibles, histoire de terminer en beauté. Tout d’abord, si, comme moi, vous êtes complétement ignorant.e de l’histoire du Equal Rights Amendment et des personnalités impliquées dans le débat des années 70, un petit tour sur Wikipédia s’impose. Ce n’est pas qu’on nous plante au milieu du décor sans introduction mais on ne nous donne pas non plus la biographie complète des personnages. Donc si on n’a pas encore rencontré ces grands noms et qu’on n’est pas à l’aise avec la définition des différents postes qu’ils.elles occupent au gouvernement américain ou dans les différent mouvements, on peut vite être perdus. Peut-être que les scénaristes sont partis du principe que la majeure partie du public de la série connaîtrait les détails de cette histoire ? ou alors c’est vraiment un problème d’écriture ? dans tous les cas, on peut y remédier assez facilement.

Plus spécifiquement maintenant, ce qui m’a un peu chiffonnée dans Mrs. America, c’est le traitement des personnages « tertiaires » comme la belle-sœur (Eleanor Schlafly) ou les enfants de Phyllis Schlafly (John et Liza). D’un côté, je comprends qu’on ne les développe pas plus que ça puisque la série se concentre sur la politique et que ces personnages ne prennent pas vraiment part au débat. Cependant, ils sont tout de même amorcés. Eleanor Schlafly (Jeanne Tripplehorn) est un personnage intéressant puisqu’elle est dans le camp des conservatrices mais qu’elle n’est rien de ce que prônent ces femmes (elle n’a ni mari, ni enfants). On nous montre d’ailleurs qu’elle semble en souffrir, mais ça s’arrête là. Je pense qu’elle aurait mérité d’avoir quelques scènes en plus pour montrer comment suivre un parti « par principe » ou « par tradition » peut nous faire du mal.

Les enfants de Schlafly, John (Ben Rosenfield) et Liza (Olivia Scriven) auraient également pu ouvrir la porte à des questionnements puisque le premier est gay et la seconde semble avoir un penchant pour les idées des féministes. J’avoue, je suis un peu mauvaise langue concernant le fils puisqu’il y a quand même une scène de pseudo-confrontation avec Phyllis et qu’on la voit également aller se confesser et dire qu’elle n’arrive plus à aimer son fils. On aurait peut-être pu aller plus loin, notamment avec Liza qui n’a qu’une petite scène de « révolte », mais je pense que c’est dû au fait que les histoires fictionnelles de ces deux enfants divergent des histoires réelles. En effet, John a fait son coming-out public en 1992 et que Liza soutenait les idées de sa mère.

Après, ça peut aussi être un parti pris scénaristique de « laisser de côté » ces personnages. Ainsi, ils sont traités par la série de la même manière que par Phyllis Schlafly dans la diégèse. La question reste ouverte.

Point de vue intéressant

Passons maintenant aux éléments qui font de Mrs. America une série géniale, à commencer par le fait qu’il n’y a pas vraiment de point de vue principal. On suit autant la campagne pro-famille des conservatrices que la campagne en faveur de l’ERA des féministes. Et, surtout, je trouve que le personnage de Schlafly n’a pas été diabolisé, tout comme les féministes n’ont pas été « glorifiées », justement parce qu’on voit les deux camps évoluer de l’intérieur, avec leurs contradictions et leurs conflits internes respectifs. Alors, on ne va pas se mentir, le montage qui alterne entre les deux côtés participe tout de même à dire « c’est mieux d’être libre et d’avoir les mêmes droits que les hommes que d’être une femme au foyer par obligation ou par ‘tradition’ ». Mais c’est intéressant de donner autant d’espace aux conservatrices et de montrer, comme l’a dit Cate Blanchett dans une interview, le travail effectué par Phyllis Schlafly qui s’est elle-même frayé un chemin jusqu’à la tête d’un puissant mouvement. Ce qui montre également toute la contradiction que représente cette femme.

Jeu d’actrices au top

D’ailleurs, Cate Blanchett est juste incroyable dans Mrs. America. Quelle performance ! D’autant plus que ça n’a pas du toujours être facile d’incarner ce personnage alors qu’on est soi-même féministe. Je pense notamment à la scène où Phyllis dit à une housewife que c’est son problème si son mari la bat et lui laisse peu de liberté. Le regard de Blanchett est toujours juste et intense, que ce soit pour exprimer l’assurance ou pour garder la face après s’être fait ridiculiser ou humilier. Les autres personnages sont forts parce que ce sont des femmes emblématiques dans la vie réelle à qui on doit beaucoup dans la lutte féministe, mais Cate Blanchett, avec son interprétation, porte vraiment la série.

L’autre performance à saluer, c’est celle de Sarah Paulson. Son personnage, Alice Macray, qui peu à peu remet en question ses idées conservatrices, se révèle pleinement dans l’épisode 8. Avec ce discours totalement décalé de la manière de parler et de la personnalité du personnage qu’on nous a présenté jusque-là, Paulson montre l’étendue de ses talents d’actrice. Elle rend le personnage si touchant et fort à la fois. En revanche, s’il est très intéressant d’avoir un personnage qui questionne le mouvement conservateur (et donc la pensée de Schlafly) au sein même de ce mouvement, il ne faut pas oublier que ce personnage n’a pas réellement existé. Cependant, la fiction s’arrête là et, même si Alice s’affirme, les scénaristes ne sont pas parti.e.s dans un délire extrême des modification des événements qui sont relatés.

Final esthétiquement parfait

Un mot également sur le dernier plan de l’épisode 9 que j’ai trouvé magnifique et qui résume à lui-seul la réussite technique de Mrs. America. Après l’appel de Ronald Reagan lui annonçant qu’il ne pouvait pas se permettre d’avoir une anti-ERA dans son cabinet, Phyllis Schlafly décide d’aller dans sa cuisine. Tablier ajusté, ustensiles en mains, elle commence à préparer le dîner. Elle est au centre de l’image, écrasée par la pièce dont tous les objets semblent plus grands qu’elle. Le plan est fixe, l’enfermant dans cette pièce, comme un écho aux critiques que les féministes adressent aux conservatrices. Elle tente de rester digne mais son regard trahi sa déception et la contradiction dans laquelle elle se trouve : elle est triste de ne pas avoir décroché un travail et elle a retrouvé la place de la femme pour laquelle elle milite, dans la cuisine, dans la maison familiale.  

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